avril 20, 2024

LES SCIENTIFIQUES FRANÇAIS

REVUE DE PHILOSOPHIE DE LA PAIX

FIGURINE DE BRONZE AU MUSEE DU LOUVRE ET LA MUSIQUE ARMENIENNE

PROF Dr. Edouard BARSEGHIAN (FRANCE)

Cette figurine de bronze, présente dépuis plus de cent ans déjà parmi les objets du

département des Antiquités du Louvre, se fait pour nous l’écho lointain de la culture musicale de Arménie antique.

On ne peut que s’étonner qu’en dépit de son âge plus que respectable (2l millénaire avant notre ère), cette statuette de bronze n’ait pas retenu l’attention des chercheurs, d’autant qu’elle setrouve au Louvre depuis 1872.

Cette statuette, d’une hauteur de 6,5 cm, représente un homme nu, assis jouant d’uninstrument à vent. Sa coiffure (chapeau ou cheveux) rappelle la crête d’un coq. Le phallus est très nettement dégagé. Dans la partie supérieure, la tête est traversée par une ouverture d’environ 0,3cm de diamètre. Répertoriée au Louvre sous le n° MNB-398, cette statuelle a été mise au jour dans les environs du lac de Van.

Dès le premier coup d’oeil, on constate que les caractéristiques de la sculpture et la façondont est travaillé le métal rappellent d’autres figurines de bronze de la même époque,découvertes à différents moments dans diverses régions du massif arménien.

Ainsi, on a mis au jour des statuettes de bronze semblables à la nôtre et de dimensions

approchantes (de 6,5 cm à 8 cm) dans les ruines des forteresses de la région de Kars, de

Zanguezour, d’Ani, capitale de l’Arménie au Moyen-Age et aussi sur les bords des lacs de Van et Sevan.

Ces figurines furent, en leur temps, étudiées en détail et donnèrent lieu à des publications de la part des chercheurs russes et arméniens, notamment de S. Bessonov,S.Barkhoudarian, A. Zakharov, Kh. Samuelian, Ye. Lalaïan. Dans son oeuvre « 2000 ans de théâtre arménien », parue en 2 tomes, G. Goian commente en détail ces figurines(l).Les résultats de ces études ont unaniment prouvé le lieu de provenance de ces statuettes et leur lien direct avec la culture arménienne. Il est important de souligner que l’un des raresgisements de cuivre exploités au 2-e millénaire avant J.C. se trouvait sur la rive orientale du lac de Van.

Ajoutons que de telles statuettes de bronze, quoique se différenciant dans une certaine mesure des arméniennes, ont été trouvées en Asie mineure, dans les îles de la mer Egée, en Grèce,en Sardaigne, dans le sud de l’Italie et en Etrurie, ce qui peut s’expliquer par l’unité culturelle des peuples de la méditerranée.

Le célèbre archéologue italien Massimo Pallotino a également mentionné la ressemblance des figurines de bronze précitées avec celles provenant d’Arménie

(3) Archéologue musicologue, Arménie.

1 GOYAN Georg, « 2000 let armyanskogo teatra », A.N. Moskva, tome 1, p. 236-264 et après

(russe).

2 KORSAKOV F.D, Istoriya Drévnego Mira, reg. la carte « Egipet-Mesopotamija », ed. »Prosvescenie »,Moskva 1982 (russe).

3 BORIO Antonio, Bronzes miniatures de la Sardaigne antique, le courrier de l’UNESCO, Paris,

septembre 1966, p. 21.

  2.Tous les chercheurs ont d’une manière ou d’une autre, indiqué l’affectation cultuelle de ces figurines de bronze, (que l’on appelle souvent des « bronzetti »).

Il est caractéristique que la plupart de ces bronzes ont été découverts dans des lieuxpropices ou destinés au culte (tertre, forteresse, sépultures, auprès de sources…). Certains de ces bronzes étaient munis de petits crochets permettant de les suspendre ce qui, selon Antonio Borio,un autre grand savant italien, détermine particulièrement leur appartenance au culte(4).

En accord avec l’opinion de ce savant italien, nous noterons que l’ouverture au travers de

la tête de notre « musicien de bronze » a également été pratiquée dans des buts sacrés afin de pouvoir le suspendre.

Georg Goian, historien d’art dramatique ne nie absolument pas l’appartenance au culte de ces figurines. Mieux, il considère q’elles représentent les acteurs – goussans anciens arméniens qui participaient aux représentations théâtrales de la période pré-classique (soit avant la mise en scène rappelée par Plutarque (1€ siècle avant J.-C.) de la tragédie d’Euripide »LeS Bacchantes » à Artachate capitale de l’Arménie antiques(5).

Une telle conclusion n’est guère étonnante, surtout si l’on considère les liens étroits qui unissaient les sources des pièces de théâtre aux rites anciens du culte. L’examen ultérieur du « musicien de bronze » du Louvre, comme nous le verrons, ne fera que confirmer cette pensée.

Ainsi, dans quelles conditions, notre « musicien de bronze » a-t-il dû faire preuve de son talent d’exécutant ? A quels rites et représentations du culte se trouvait lié son art?

Avant de répondre à ces questions et aux autres, efforçons-nous de déterminer précisement de quel instrument joue notre musicien.

Il convient de souligner que cette figure de bronze est, actuellement, l’objet le plus ancien représentant un musicien – instrumentaliste d’une période historique aussi lointaine du massif arménien. Parmi les découvertes archéologiques se rapportant à l’art musical et instrumental du 2-e millénaire avant J.-C. se trouvent seulement quelques flûtes en os mises au jour dans les fouilles de Garni et de Dvin. Ces flutes avaient cinq trous et étaient, selon l’avis des spécialistes, réalisées dans des tibias de cigogne.(6).

De par sa forme conique, l’instrument du « musicien de bronze » rappelle davantage un cornet q’une flûte.Dans le cas présent, la variété de cornet à embouchure pourrait être le « pogh »ancien arménien, recré en 1985 par l’auteur de ces lignes selon des sources archéologiques et musicales(7) Quant aux instruments à anche, comme le hautbois, leur correspond la « zourna » tujours, présente de nos jours chez les Arméniens (elle rappelle la bombarde bretonne). Ceci se trouve confirmé par la position caractéristique des doigts pour obstruer les trous et les joues gonflées du musicien.

Comme on le sait, les cornets et trompettes, présentant une telle forme conique, n’avaient pas de trous et une position semblable des doigts, pressés sur le corps de l’instrument, n’aurait pu que nuire au son. Pour preuve, on peut se référer au « trompettiste de bronze » du musée de Londres, fouilles de Karkemish (Syrie, 7e avant J.-C.) et observer comment il tient sa trompette(8).

4 BORIO Antonio, Bronzes miniatures.

5 GOYAN Georg, "2000 let…", p. 236-264.

6 DANIELIAN E.L., BARSEGHIAN E.A., Artistic transformation of cosmological notions in the material

culture of ancient Armenia, the Fourth international Symposium on Armenian art, theses of reports,

publ.house, Ac. of Sc. Armenian SSR, Yerevan 1985, p. 84-86.

7 Musée d’Ethnographie de l’Arménie (Sardarapart).

8 Civilisations Peuples et Mondes, Grande Encyclopédie, l'Antiquité Proche-Orient, Grèce; ed.

LIPIS 1966-1980, Paris, p. 173

  1. En Arménie les musiciens populaires jouent des instruments à vent comme il y a quatre mille ans – lèvres et joues gonflées. Pourquoi n’ont-il pas abondonné cette façon

inesthétique (selon nos critères) de jouer au profit de celle qui est pratiquée de nos jours par les musiciens des orchestres symphoniques ? Car enfin, une part importante des instruments de ces orchestres trouve ses racines en Orient.

En fait, la méthode et le mode d’exécution sur chaque instrument sont avant tout dictés par le caractère même de la musique à interpréter. La liberté de flexion des sons est caractéristique de la musique populaire arménienne (comme de toute la musique orientale général). Et celle-ci est meilleure et s’obtient plus facilement en régulant la positiondes lèvres en gonflées et l’air qu’elles renferment.

En faisant passer l’air se trouvant dans les joues, on peut reprendre sa respiration sans cesser pour autant d’émettre des sons. C’est absolument indispensable lors de l’exécution de longues phrases musicales, mais aussi pour accompagner le bourdon, qui est particulièrement présent dans la musique populaire arménienne.

Ainsi, les lèvres et les joues gonflées du musicien peuvent aussi révéler le genre de musique qu’il interprétait. Comme nous le voyons, le caractère de la musique interprétée correspondait aussi à la musique populaire arménienne.

Considérant la position des doigts du musicien le long de l’instrument, on peut supposer que cet instrument comptait de 7 à 9 trous, y compris le plus bas. Parmi les instruments actuels présentant le même nombre de trous, nous trouvons la doudouk, la zourna et le sring, mais aussi le « vanapogh », qui a été recréé.

Rappelons que les flûtes en os provenant des fouilles de Garni et de Dvin comportaient cinq trous (ce qui a permis à certains musicologues de commenter fort peu objectivement les structures sonores de la musique ancienne arménienne)(9.).

Nous allons maintenant essayer de déterminer les dimensions de l’instrument. Si les proportions sont respectées, nous concluons que la longueur de l’instrument est d’environ 47-50 cm.

Naturellement, nous établissons la longueur par rapport à un homme normal de taille moyenne.

D’autant que nous n’avons aucune raison de penser que ce bronze représente un géant ou un lilliputien, un enfant ou un être mythique.

Une zounra de cette dimension s’est conservée jusqu’à nos jours chez les Arméniens des bords de la Mer Noire. Et, il y a encore peu de temps, les Arméniens des bords dulac de Van, précisément là où a été découverte la figurine, employaient une zourna de ce type(10).

Cette zounra est connue depuis très longtemps en Asie Mineure et particulièrement dans le massif montagneux arménien. Dans la littérature antique, ces instruments étaient appelés « flûtes-aulos phrygiennes ».

En rapport avec ceci, il convient de rappeler une vieille légende grecque sur Athéna, la fille de Zeus. Celle-ci avait créé une flute et avait décidé d’étonner les autres déesses, dontAphrodite et Héra, par la maîtrise de son art. Cependant, en voyant la laideur de ses jouesgonflées, elles se moquèrent d’elle. Vexée, Athéna a jeté avec dépit son instrument sur la montagne phrygienne- Ida, où il fut ramassé par Marsyas, un silène phrygien célèbre pour avoir oser défier Apollon dans un tournoi musical (11.)

  1. KOCARYAN Aram, « Miapogh sring », Lraber Hasarakakam Citutyunneri HSSH G.A.n°11, 1962 Yerevan,p.68.
  2. ARAKEL Patric, « Haykakan tarazneri Kartesa XIX-XX tav. 1915 (armen.).

11 TRENCENI-VALDAPFEL Imre, Mythologie, ed. Nauka, Moskva, 1959, Athena(Afina-russe),Herodote, VII, 73.

  1. Les auteurs antiques ont souvent lié l’art musical aux Thraces et aux Phrygiens, et Eudoxe de Cnide et Herodote parlent déjà de parenté entre les Arméniens et les Phrygiens(12.). Et ce n’est probablement pas en vain qu’en Arménie, pendant la période héllénistique, on comparait Athéna la Grecque à Nané – la déesse arménienne. Dans l’un de nos ouvrages précédents, nous attirions l’attention sur le lien qui unissait les instruments de musique aux cultes voués aux déesses selon le schéma suivant : Inana la Sumérienne, Nané l’Arménienne, Ninatta la Hittite, Ichtar la Babylonienne, Sybille(Cibelle) la Phrygienne, Athéna la Grecque, Minerve Etrusque et Romaine etc.(13.)Rappelons que les « bronzetti », petits bronzes, étaient aussi liés au culte. A quels cultes pouvait donc être lié l’art de notre « musicien de bronze » du Louvre ?

En Orient, une croyance antique voulait que les instruments à vent, symboles de la respiration, de la vie, favorisent la résurrection des morts(14.). Satan avait peur de leur sons(15).Partant de toutes ces considérations, les instruments à vent étaient,semble-t-il,largement employés dans les cultes voués au dieu de la vie et de la mort, vivant et ressuscitant qui allait de pair avec la déesse symbolisant l’éveil de la nature et la fertilité. En Arménie, il s’agissait du culte à Ara le Magnifique que l’on fêtait somptueusement

sur les pentes de la montagne,au village Lézk, près de la ville de Van(16.17.). De ce fait, notre « musicien de bronze » jouant d’un instrument à vent pourrait être déjà lié au culte de la fertilité. Ceci peut être confirmé par le phallus, qui est très nettement dégagé et qui, comme on le sait, exprime la notion de fertilité. On a trouvé un très grand nombre de phallus cultuels en Arménie, de différentes tailles et faits en tuf, ce qui démontre l’amplitude de ce culte en Arménie antique(18.).

Un lien particulier avec le culte solaire peut être noté par l’observation de la coiffure de notre musicien, qui, comme nous l’avons dit, rappelle une crête de coq. On sait que dans l’Arménie antique, les oiseaux aussi importants que le coq, l’aigle,la cigogne étaient les symboles de la divinité solaire. Aussi la coiffure en crête de coq (ou le couvre-chef), d’ailleurs présente sur quelques autres figurines de bronze d,Arménie, peut montrer le culte rendu au soleil. D’autant que la zourna et les autres instruments à vent servaient traditionnellement à intepréter « les mélodies de l’aube(« sahari »), qui sont, en leur genre, des hymnes au lever du soleil (19.).

Si l’on considère que le coucher du soleil était souvent interprété par les Anciens comme son extinction et sa mort, on peut supposer que, dans l’Arménie ancienne, jouer « les mélodies del’aube » sur des instruments à vent symboles des forces de la vie, était pour nos lointains ancêtres une façon magique en quelque sorte de favoriser la résurrection,la renaissance de la divinité solaire.

  1. VESTNIK DREVNEY ISTORII, Ac. des Sc. SSSR, Moskva 1947, 3, p. 247 (russe).
  2. BARSEGHIAN E.A., Obshcie cherty cultovogo musicirovanija drevnikx narodov Perednej Asii i

Antiénogo mira, v svyasi s cultom drevnearmjanskoj bogini Nane, Komitas-Conservatoire National de Musique

Supérieur, Yerevan 1988, les résumes des communications, p. 11 (russe-armen.).

  1. ABEGIAN Manuk, Istorija drevnearmjanskoj literatury, AN. Arm. SSR, Yerevan, 1975, p. 27(russe).
  2. LISICIAN Srbuhi, Starinnye pljaski i teatralhye predstavleniya armjanskogo naroda,A.N. Arm.SSR

Yerevan, tome I, p. 160.

  1. Musée d’Ethnographie de l’Arménie (Sardarapat)
  2. LISICIAN Srbuhi,, Starinnye pljaski…, p. 160 (russe)
  3. Voici encore l’écho de telles représentations du lever et du coucher du soleil chez les anciens Arméniens et que l’on retrouve chez Nerses CHRNORHALI, auteur du 12-e siècle, penseur arménien, poète et musicien, dans ses devinettes pour les enfants :

« Il naît, grandit

Puis le même iour meurt.

Ensuite, revenu à la vie

Il brille de nouveau de tous ses feux

(Le Soleil) » (20.).

Tout ce qui a été dit précédemment montre que le musicien de bronze du Louvre représente un artiste arménien ancien lié au culte du Soleil et de la fertilité. Son instrument

(zourna ou « vanapogh ») existe toujours actuellement en Arménie. Dans ses travaux précédents, l’auteur de ce rapport a étudié l’étymologie des appellations de ces instruments et, s’appuyant sur d’autres sources, a émis l’idée de l’existence de ces instruments, dans le massif montagneux arménien au 3 millénaire avant J.-C. Le lien sacro-esthétique des instruments de musique avec les cultes anciens a été démontré de nombreuses fois(21.).

Nous avons tout lieu de penser que la découverte de la figurine de bronze du musicien deVan, l’exposée au musée du Louvre, ne fait que confirmer sérieusement ces pensées.Quand cette figurine a été créée, au 2-e millénaire avant J.-C., alors qu’il existait déjàdes formations étatiques et tribales arméniennes dans le massif arménien (Aratta,Haïassa-Azzi,Hayadou,Mélidou(22.), on peut supposer que la musique arménienne, partant de cultures proches,s’était déjà cristallisée et avait acquis son originalité qu’elle a su conserver jusqu’à nos jours.

20 NERSES Snorhali, Hanelukner (Les devinettes), ed. Sov. Grot, Yerevan, 1984, p. 5 (armen)

Melikian.

21 BARSEGHIAN E.A, « Sacralnye funkcyi instrumentalogo musicirovanija v rannix cultax Armjanskogo nagorja » (Problemy genezisa musycalnoj culturi, AN SSSR, Yerevan 1986, Tesicy dokladov, p.12-13(russe).

22.BITTEL Kurt – Les Hittites au Porche-Orient au 2º millénaire av. J.-C., « Les HITTITES », ed.Gallimard 1976(la carte n° 344), Paris.

DYAKONOV I.M, Predystorija armjanskogo naroda AN arm. SSR Yerevan, 1958,(reg. »Vekovsyjazyvajusajanit »,journ. »Kommunist »

Yerevan 1988, 7 février (russe).

ISXANYAN Ráfael, Hanun patmakan cheshmartutjan (jour. »Hayreniki dzayn », Yerevan, 15.01.1986, p.6,n°3 (1067)