
Dr. Ekaterina Tur, PhD, médecin, psychothérapeute
Résumé
Cet article examine le rôle des facteurs périnataux en tant que modérateurs potentiels de l’influence des expériences défavorables vécues pendant l’enfance sur la vulnérabilité à la dépression chez les femmes adultes. La pertinence de ce travail tient au fait que, malgré la forte évidence du lien entre les traumatismes infantiles et les symptômes dépressifs, la question des facteurs modifiant l’intensité de cette influence reste insuffisamment étudiée, en particulier dans la tradition clinique et psychologique russophone. L’objectif de cette étude est d’analyser l’interrelation entre les expériences défavorables vécues pendant l’enfance, les conditions périnatales de développement, le potentiel de ressources de la personnalité et l’intensité des symptômes dépressifs, ainsi que d’évaluer l’importance de l’expérience périnatale en tant que modérateur potentiel de ce lien. L’étude a été menée selon un plan d’observation analytique transversale. L’échantillon comprenait 124 femmes âgées de 21 à 58 ans. Nous avons utilisé la nouvelle version en russe de l’ACE-IQ, l’échelle hospitalière d’anxiété et de dépression HADS, le test « Expérience périnatale – potentiel de ressources », le test « Potentiel de ressources / profil instinctif » et le test « Dominantes de la maternité » de N.P. Kovalenko. Le traitement statistique des données a été effectué à l’aide de méthodes non paramétriques, notamment l’analyse de corrélation selon le critère de Spearman. Il a été établi que les violences sexuelles, la négligence affective et les violences collectives sont statistiquement associées de manière significative à une plus grande intensité des symptômes dépressifs. Les quatre blocs de l’expérience périnatale ont tous montré des liens négatifs avec le niveau de dépression, ce qui indique un rôle protecteur possible d’un contexte périnatal plus favorable. De plus, des corrélations négatives entre les symptômes dépressifs et l’instinct de recherche, l’instinct d’altruisme et d’harmonie ainsi que l’instinct de domination ont été mises en évidence, ce qui permet de considérer le profil des ressources de la personnalité comme un important circuit tampon d’adaptation. Les résultats obtenus confirment le modèle à plusieurs niveaux de la vulnérabilité à la dépression, dans lequel les conséquences d’un traumatisme infantile dépendent non seulement de la nature du traumatisme, mais aussi du cadre régulateur formé précocement et de la préservation des ressources personnelles. L’intérêt pratique de ce travail réside dans la possibilité d’une stratification plus précise du risque et dans la justification d’approches psychothérapeutiques tenant compte à la fois des antécédents traumatiques et du circuit périnatal du développement de la personnalité.
Mots-clés : expérience défavorable durant l’enfance, traumatisme infantile, facteurs périnataux, symptômes dépressifs, vulnérabilité à la dépression, potentiel de ressources, psychologie périnatale, femmes.
Introduction
Les expériences défavorables de l’enfance sont actuellement considérées comme l’un des prédicteurs les plus stables des symptômes dépressifs tout au long de la vie, l’importance de ce facteur étant confirmée non seulement par des études de cohorte individuelles, mais aussi par des revues systématiques et des méta-analyses de ces dernières années [1, 2]. Il est particulièrement important de noter qu’il ne s’agit pas d’associations isolées, mais d’une relation dose-dépendante : à mesure que le nombre et la gravité des expériences défavorables vécues pendant l’enfance augmentent, la probabilité de dépression, d’un début plus précoce des troubles affectifs et de leur chronicisation s’accroît [1]. La littérature méta-analytique actuelle montre également que diverses formes de maltraitance et de négligence envers les enfants, en premier lieu la violence émotionnelle, la négligence affective et d’autres formes chroniques de privation précoce, présentent un lien particulièrement marqué avec le développement ultérieur de troubles dépressifs [2].
Cependant, le schéma linéaire « traumatisme infantile – dépression adulte » ne suffit plus à expliquer la variabilité clinique des issues. Des personnes ayant subi un fardeau traumatique comparable présentent des degrés différents de vulnérabilité affective, ce qui nécessite d’analyser les facteurs susceptibles de renforcer ou d’atténuer l’effet dépressogène des TDO. En psychopathologie moderne, ces variables sont considérées comme des modérateurs de risque, déterminant dans quelles conditions les conséquences du traumatisme prennent une expression clinique plus grave et plus durable [3]. Par conséquent, l’étude de la vulnérabilité à la dépression nécessite de passer d’un simple modèle d’association à un modèle d’influence conditionnelle, dans lequel les événements traumatiques précoces sont considérés en interaction avec le contexte régulateur antérieur.
Les facteurs périnataux constituent l’un des modérateurs les plus prometteurs dans le domaine des expériences défavorables de l’enfance. Les revues actuelles montrent que l’état psychique de la mère pendant la grossesse, le stress prénatal, l’anxiété et les symptômes dépressifs, ainsi que les mécanismes neuroendocriniens et comportementaux qui y sont associés, sont susceptibles d’exercer une influence à long terme sur le développement de la réactivité au stress, du fonctionnement cognitif et de la régulation émotionnelle de la progéniture [4-6]. Cette ligne de recherche s’inscrit dans le paradigme des origines développementales, dans lequel la période périnatale est considérée comme une fenêtre sensible pour la formation des paramètres biologiques et psychiques de la vulnérabilité ultérieure aux troubles affectifs [3, 4]. Les données méta-analytiques indiquent que l’anxiété et le stress prénataux de la mère sont associés à des issues cognitives et neuropsychologiques défavorables chez les enfants, tandis que les revues systématiques sur les symptômes dépressifs maternels soulignent leur lien défavorable avec les fonctions exécutives de la progéniture [5, 6].
Le circuit intergénérationnel de transmission du risque confère une importance supplémentaire à ce problème. Les données actuelles indiquent que les expériences stressantes vécues par la mère au cours de sa propre enfance sont associées à des niveaux plus élevés d’anxiété, de dépression et de symptômes post-traumatiques pendant la période périnatale, créant ainsi les conditions dans lesquelles la vulnérabilité précoce d’une génération peut se répercuter sur l’environnement prénatal de la suivante [7]. Dans cette logique, les conditions périnatales ne constituent pas simplement un contexte biographique, mais un environnement précoce de programmation des systèmes régulateurs, susceptible de renforcer ou d’atténuer l’effet ultérieur d’un traumatisme postnatal chez l’enfant.
Dans la tradition clinique et psychologique russophone, cette problématique a été développée dans les travaux de N.P. Kovalenko, où la psychologie périnatale est considérée comme le fondement de l’analyse du potentiel de ressources précoce de la personnalité, des particularités de l’adaptation et de la résilience psycho-émotionnelle ultérieure [10-12]. Le cadre diagnostique de Kovalenko, comprenant le test « Expérience périnatale – potentiel de ressources », une évaluation en quatre volets de la période périnatale et l’analyse du potentiel de ressources en tant que système de capacités d’adaptation de la personnalité, est déjà utilisé dans les documents de la thèse et les publications qui y sont associées. Dans ces documents, l’expérience périnatale est considérée comme un facteur influant sur la résistance au stress et sur l’intensité des symptômes dépressifs, et les quatre modules de l’expérience périnatale présentent tous des corrélations négatives avec le niveau de dépression selon l’échelle HADS. Parallèlement, certains domaines de l’expérience périnatale, notamment la violence sexuelle, la négligence affective et la violence collective, présentent une corrélation positive avec les symptômes dépressifs.
Ainsi, deux ensembles de faits sont déjà assez bien décrits dans la littérature actuelle : d’une part, une expérience défavorable durant l’enfance augmente le risque de dépression [1, 2] ; d’autre part, les conditions psychobiologiques périnatales sont associées à la formation d’une vulnérabilité affective ultérieure [3-7]. Cependant, la question de savoir si les facteurs périnataux modifient l’intensité de l’influence du traumatisme infantile sur les symptômes dépressifs à l’âge adulte reste nettement moins bien étudiée, en particulier dans un échantillon russophone et dans le cadre d’une approche orientée vers les ressources. C’est précisément cette lacune qui définit l’objectif de recherche du présent article.
Partant de là, l’objectif de cette étude est d’analyser les facteurs périnataux en tant que modérateurs de l’influence des expériences traumatisantes vécues pendant l’enfance sur la vulnérabilité à la dépression chez les femmes adultes.
L’hypothèse de travail est que des expériences périnatales défavorables renforcent le lien entre les TDO et les symptômes dépressifs, tandis qu’un contexte périnatal plus favorable atténue ce lien, en jouant un rôle régulateur de type tampon. Théoriquement, cette formulation de la question permet d’intégrer le modèle international des « origines développementales de la dépression » (Developmental Origins of Depression) au concept national de potentiel de ressources périnatales de N.P. Kovalenko, et, dans la pratique, de passer à une stratification plus précise du risque et à la conception d’interventions psychothérapeutiques tenant compte non seulement du fait même du traumatisme infantile, mais aussi du contour précoce de l’organisation psychophysiologique et émotionnelle de la personnalité [10-12].
Matériels et méthodes
L’étude a été menée selon un plan d’observation analytique transversale, à l’aide d’outils psychométriques et cliniques-psychologiques visant à évaluer les expériences défavorables vécues pendant l’enfance, les conditions périnatales de développement, le potentiel de ressources de la personnalité et la gravité des symptômes dépressifs. L’étude a porté sur 124 femmes âgées de 21 à 58 ans. En fonction de l’intensité des symptômes dépressifs selon la sous-échelle de dépression du HADS, l’échantillon a été divisé en un groupe témoin et un groupe d’observation : 24 participantes ont obtenu un score de 0 à 3, ce qui correspondait à un faible niveau de manifestations dépressives, et 100 participantes ont obtenu un score de 4 à 16, ce qui indiquait la présence de symptômes dépressifs modérés ou cliniquement significatifs. Cette méthode de stratification a permis de comparer l’intensité de la vulnérabilité dépressive avec les paramètres liés aux expériences traumatisantes de l’enfance et au contexte périnatal.
Les critères d’inclusion étaient le sexe féminin, l’âge supérieur à 18 ans, un niveau d’études secondaires achevé et un consentement éclairé volontaire à participer. Les critères d’exclusion étaient une psychopathologie grave diagnostiquée, des maladies organiques du cerveau, un déficit cognitif marqué rendant difficile le remplissage autonome des questionnaires, ainsi que la prise d’antidépresseurs au moment de l’examen ; les versions préliminaires du protocole mentionnaient également l’exclusion des personnes ayant déjà participé à des pratiques de constellations familiales susceptibles d’influencer l’interprétation rétrospective des expériences précoces. La base empirique a été constituée dans le cadre de consultations individuelles et de psychodiagnostics de groupe, ce qui a permis d’assurer une procédure uniforme de collecte des données tout en préservant le contexte clinique de l’examen.
La gravité des symptômes dépressifs a été évaluée à l’aide de l’échelle HADS (Hospital Anxiety and Depression Scale) [13]. Dans cette étude, la sous-échelle dépressive a été utilisée comme principal indicateur dépendant. Le choix de cet instrument s’est justifié par sa large utilisation dans la pratique clinique et la recherche, sa concision, sa sensibilité suffisante aux manifestations affectives subcliniques et cliniquement significatives, ainsi que par son aptitude à être utilisé sur des échantillons de petite taille [13]. Dans le corpus de thèses, le HADS a également été considéré comme un outil adapté à l’évaluation quantitative des symptômes émotionnels en association avec des méthodes reflétant les expériences précoces et les paramètres de personnalité profonds.
Pour évaluer les expériences défavorables de l’enfance, une nouvelle version en russe de l’Adverse Childhood Experiences International Questionnaire (ACE-IQ), développé par l’Organisation mondiale de la santé pour mesurer les ACE chez les personnes âgées de 18 ans et plus, a été utilisée [14]. Cet outil permet de recenser à la fois la charge cumulative et les domaines spécifiques de traumatisation, notamment la violence émotionnelle, physique et sexuelle, la négligence émotionnelle et physique, la dysfonction familiale, le harcèlement, ainsi que la violence collective et sociale [14]. La présente étude a analysé à la fois les indicateurs généraux d’expériences défavorables durant l’enfance et les domaines spécifiques ayant montré le lien le plus fort avec les symptômes dépressifs lors d’une analyse corrélationnelle préliminaire, notamment la violence sexuelle, la négligence émotionnelle et la violence collective.
Le test « Expérience périnatale – potentiel de ressources » de N.P. Kovalenko, intégré au concept de la psychologie périnatale axée sur les ressources et destiné à évaluer le potentiel d’adaptation en fonction des particularités de la période périnatale, a constitué le bloc modérateur clé de l’étude. Cet outil comprend 22 questions, regroupées en quatre blocs thématiques reflétant la période intra-utérine, le début du travail, la phase active du travail et le moment de la naissance. Cette structure a permis de passer d’une thèse générale sur l’importance de la période périnatale à une analyse quantitative des différentes étapes du développement précoce en tant que modérateurs potentiels de la vulnérabilité dépressive ultérieure. Conformément à la logique de N.P. Kovalenko, des scores totaux plus élevés pour chaque bloc ont été interprétés comme un indicateur d’un déroulement plus favorable de l’étape correspondante et d’un potentiel de ressources plus élevé de la personnalité.
Pour évaluer le profil des ressources de la personnalité, on a utilisé le test « Potentiel de ressources / profil instinctif pour l’identification de l’instinct-ressource dominant » de N.P. Kovalenko, qui permet de déterminer l’intensité des dominantes instinctives de base liées aux stratégies d’adaptation, à la régulation émotionnelle et à la résistance au stress [10, 11]. Le modèle analytique a principalement intégré les indicateurs instinctifs qui, lors de l’analyse préliminaire, avaient démontré des liens négatifs avec les symptômes dépressifs : l’instinct de recherche, l’instinct d’altruisme et d’harmonie, ainsi que l’instinct de domination. L’utilisation de cet outil s’inscrivait dans le cadre théorique général de la recherche, dans lequel les conséquences du traumatisme ne sont pas considérées de manière isolée, mais en lien avec la préservation ou la déformation des ressources d’adaptation formées précocement.
Le test « Dominantes de la maternité » de N.P. Kovalenko a également été utilisé comme outil d’évaluation contextuelle des attitudes émotionnelles et cognitives des femmes vis-à-vis de la maternité et des ressources potentielles de l’identité féminine [10-12]. Dans cet article, cet outil n’a pas été considéré comme un prédicteur central, mais a été utilisé pour une caractérisation clinique et psychologique approfondie de l’échantillon et pour l’interprétation ultérieure des résultats dans le cadre du modèle périnatal axé sur les ressources.
Le traitement statistique des données a été effectué à l’aide de méthodes non paramétriques en raison de l’absence de distribution normale d’un certain nombre de variables. Au premier stade, une analyse de corrélation selon le critère de Spearman a été appliquée, ce qui a déjà permis de mettre en évidence des liens négatifs entre les symptômes dépressifs et les quatre blocs de l’expérience périnatale, ainsi que des liens positifs entre la dépression et certains domaines de l’ACE. Au cours de la deuxième étape, conformément à l’objectif du présent article, le modèle de recherche a été orienté vers la vérification de l’effet modérateur : la variable dépendante était le niveau de dépression selon l’échelle HADS, le prédicteur principal était les indicateurs d’une expérience infantile défavorable, les modérateurs étaient les quatre blocs de l’expérience périnatale, et la covariable était l’âge. Cette logique correspond au schéma analytique général, précédemment défini dans le projet de thèse comme le passage d’une description corrélationnelle à une analyse de régression et d’interaction médiateur-modérateur de l’interaction complexe des facteurs. Lors de l’interprétation des interactions significatives, une analyse des effets conditionnels a été envisagée pour vérifier l’hypothèse selon laquelle un contexte périnatal favorable affaiblit, tandis qu’un contexte défavorable renforce le lien entre le TDO et les symptômes dépressifs.
Les aspects éthiques de l’étude étaient conformes aux principes de la science médicale et psychologique moderne. Toutes les participantes ont donné leur consentement éclairé à la participation et au traitement des données anonymisées. L’étude a été menée conformément aux principes éthiques des recherches médicales impliquant des êtres humains, tels que formulés dans la Déclaration d’Helsinki en vigueur de l’Association médicale mondiale [15].
Résultats
Dans l’échantillon étudié, des liens statistiquement significatifs ont été mis en évidence entre les indicateurs d’expériences défavorables durant l’enfance, les paramètres de l’expérience périnatale, le profil des ressources personnelles et l’intensité des symptômes dépressifs. L’analyse de corrélation a été réalisée selon le critère de Spearman, car la distribution des variables n’était pas normale, ce qui rendait l’utilisation de procédures non paramétriques plus correcte sur le plan méthodologique.
Tout d’abord, une relation négative a été mise en évidence entre l’âge des participantes et le niveau de dépression selon l’échelle HADS-D : avec l’augmentation de l’âge, la sévérité des symptômes dépressifs diminuait (r = -0,262 ; p ≤ 0,01). Ce résultat indique le rôle possible de l’accumulation, avec l’âge, de stratégies compensatoires de régulation émotionnelle et la nécessité de prendre en compte l’âge comme covariable dans les modèles ultérieurs.
L’analyse du profil des ressources de la personnalité a montré qu’une plus grande intensité d’un certain nombre de dominantes instinctives est associée à une moindre symptomatologie dépressive. Une corrélation négative a été mise en évidence pour l’instinct de recherche (r = -0,324 ; p ≤ 0,01), l’instinct d’altruisme et d’harmonie (r = -0,224 ; p ≤ 0,05), ainsi qu’à l’instinct de domination (r = -0,237 ; p ≤ 0,01). La corrélation inverse la plus marquée a été observée précisément pour l’instinct d’exploration, ce qui permet de le considérer comme l’un des facteurs de protection les plus significatifs contre la vulnérabilité dépressive dans cet échantillon. D’un point de vue clinique et psychologique, cela signifie que le maintien de l’orientation cognitive, de l’intérêt pour la nouveauté, de l’activation comportementale et de l’initiative subjective est associé à une moindre expression du déclin affectif.
Les indicateurs de l’expérience périnatale méritent une attention particulière. Les quatre blocs du test « Expérience périnatale – potentiel de ressources » ont tous montré des corrélations négatives statistiquement significatives avec le niveau de dépression [10, 11]. Pour le premier bloc, reflétant la période intra-utérine, le coefficient était de r = -0,201 (p ≤ 0,05) ; pour le deuxième bloc, lié au début du travail, r = -0,298 (p ≤ 0,01) ; pour le troisième bloc, caractérisant la phase active du travail, r = -0,257 (p ≤ 0,01) ; pour le quatrième bloc, lié au moment de la naissance, r = -0,264 (p ≤ 0,01). Ainsi, des indicateurs plus favorables à chacune des étapes de l’expérience périnatale ont été associés à une moindre expression des symptômes dépressifs à l’âge adulte. L’effet le plus marqué a été observé pour le deuxième bloc, ce qui permet de supposer une importance particulière de la phase initiale du processus d’accouchement en tant que nœud régulateur précoce lié à la stabilité affective ultérieure.
Par ailleurs, des corrélations positives ont été établies entre certains domaines de l’expérience infantile défavorable et les symptômes dépressifs. Les liens les plus significatifs ont été observés pour les abus sexuels (r = 0,216 ; p ≤ 0,05), la négligence affective (r = 0,179 ; p ≤ 0,05) et la violence collective (r = 0,205 ; p ≤ 0,05). Ces données permettent de supposer que ce sont précisément les formes chroniques et profondément désorganisantes de traumatisme, affectant la sécurité physique, la base émotionnelle de l’attachement et le sentiment d’appartenance à l’environnement social, qui contribuent le plus notablement à la formation d’une vulnérabilité dépressive chez les femmes adultes. La même configuration a été reflétée dans un article précédemment rédigé à partir des données de l’échantillon, où les formes de traumatisme mentionnées étaient décrites comme les plus significatives sur le plan clinique en ce qui concerne l’augmentation des symptômes dépressifs.
L’analyse intégrale des liens mis en évidence montre que les symptômes dépressifs dans le groupe étudié ne résultent pas d’un facteur isolé, mais d’une combinaison complexe d’au moins trois contours interdépendants. Le premier contour est constitué par l’expérience traumatisante vécue pendant l’enfance, qui augmente le niveau de vulnérabilité à la dépression. Le deuxième circuit est constitué des paramètres de l’expérience périnatale, dont des valeurs plus favorables sont associées à une diminution de la gravité de la dépression. Le troisième circuit est déterminé par le profil des ressources personnelles, où les orientations exploratoire, altruiste et dominante agissent comme des facteurs de protection psychologique.
Sur le fond, les résultats obtenus corroborent l’hypothèse initiale de l’étude et permettent de tirer une conclusion préliminaire selon laquelle les facteurs périnataux peuvent être considérés non seulement comme un niveau de risque ou de protection autonome, mais aussi comme un modérateur potentiel de l’impact du TDO sur les symptômes dépressifs. Dès l’analyse corrélationnelle, on constate qu’un contexte périnatal plus favorable est associé à une moindre vulnérabilité affective, tandis que certaines formes de traumatismes précoces, au contraire, renforcent les manifestations dépressives. Cette configuration des résultats fournit une base empirique pour l’étape analytique suivante : la vérification d’un modèle d’interaction dans lequel l’expérience périnatale agirait comme un facteur renforçant ou atténuant le lien entre les TDO et les symptômes dépressifs.
Discussion des résultats
Les données obtenues confirment que les symptômes dépressifs chez les femmes adultes sont liés à des expériences défavorables durant l’enfance ; cependant, ce lien ne se développe pas dans un espace psychologique isolé, mais dans le contexte d’une organisation régulatrice formée plus tôt, partiellement reflétée par les paramètres de l’expérience périnatale. Cette configuration des résultats s’accorde bien avec les modèles actuels des origines développementales de la dépression, selon lesquels la vulnérabilité aux troubles affectifs se forme au cours d’un processus en plusieurs étapes, comprenant une programmation précoce de la réactivité au stress, des influences défavorables ultérieures et des particularités individuelles d’adaptation [1, 3, 4].
Les liens positifs entre les symptômes dépressifs et les violences sexuelles, la négligence affective et les violences collectives apparaissent cliniquement logiques. Ces formes de traumatisme touchent différents niveaux, mais interdépendants, de l’organisation psychique : la sécurité physique, l’expérience fondamentale de la valeur affective et le sentiment de sécurité dans l’environnement social. Les méta-analyses récentes montrent que ce sont précisément les formes chroniques et interpersonnelles de maltraitance infantile qui ont un effet dépressogène particulièrement marqué, car elles sont associées non seulement à un détresse aiguë, mais aussi à une altération durable de l’image de soi, du système d’attachement, de la régulation émotionnelle et des schémas cognitifs négatifs [1, 2]. En ce sens, nos données ne se contentent pas de confirmer une tendance connue, mais précisent quels domaines spécifiques de l’expérience périnatale, dans l’échantillon étudié, s’avèrent les plus sensibles en matière de vulnérabilité à la dépression.
Un résultat tout aussi significatif est la corrélation négative entre les quatre blocs de l’expérience périnatale et le niveau de dépression. Lors de l’interprétation de ces données, il est important d’éviter toute simplification biologique : il ne s’agit pas de dire que les facteurs périnataux « déterminent » directement la dépression à l’âge adulte. Il est plus correct de les considérer comme des indicateurs d’un contexte régulatoire précoce, susceptible de définir différents degrés de résilience ou de fragilité des systèmes de gestion du stress. C’est précisément dans cette optique que les recherches actuelles décrivent l’influence du stress maternel prénatal, des symptômes dépressifs et des complications du développement précoce sur la formation de la réactivité de l’axe HPA, de la régulation autonome et des résultats socio-émotionnels de la progéniture [4-6]. Une expérience périnatale favorable n’élimine probablement pas les conséquences d’un traumatisme ultérieur, mais peut réduire la profondeur de leur ancrage affectif grâce à une capacité régulatrice initiale plus élevée.
C’est précisément là qu’apparaît la conclusion centrale du présent article : il convient de considérer les paramètres périnataux comme des modérateurs potentiels, et non seulement comme des prédicteurs indépendants. Au niveau des corrélations obtenues, on constate qu’un contexte périnatal plus favorable est associé à une moindre symptomatologie dépressive, tandis que certaines formes de TDO, au contraire, sont liées à son intensification. Dans l’ensemble, cela corrobore le modèle selon lequel les conséquences d’un traumatisme infantile se manifestent avec une intensité variable en fonction du fondement psychophysiologique et émotionnel-régulateur précoce sur lequel elles s’appuient. Cette interprétation correspond également aux données internationales sur la transmission intergénérationnelle de la vulnérabilité, où les ACE maternels, le stress périnatal et les conditions précoces défavorables sont considérés comme des niveaux interdépendants de formation de la psychopathologie ultérieure de la progéniture [7].
Les liens négatifs entre la dépression et l’instinct de recherche, l’instinct d’altruisme et d’harmonie, ainsi que l’instinct de domination présentent un intérêt particulier, car ils permettent de compléter le modèle traumatique et périnatal par la notion de profil de ressources de la personnalité. Dans le cadre de l’approche de N.P. Kovalenko, ces indicateurs sont considérés comme des composantes du potentiel de ressources, c’est-à-dire comme des contours psychobiologiques stables d’adaptation qui peuvent soit soutenir une maîtrise active, soit être inhibés à la suite d’un traumatisme précoce et d’un stress chronique [10-12]. Dans un contexte international plus large, ce résultat peut être mis en parallèle avec les données sur le rôle de l’activation comportementale, de la connectivité sociale, du sentiment d’agentivité et du maintien de l’orientation vers l’exploration dans la réduction de l’inertie dépressive et des ruminations [8, 9]. En d’autres termes, il s’agit du fait que les conséquences d’un traumatisme dépendent non seulement de la gravité de la lésion, mais aussi des systèmes internes d’activité, de lien et de subjectivité qui restent accessibles à la personne.
La corrélation négative mise en évidence entre l’âge et la sévérité des symptômes dépressifs doit être interprétée avec prudence. D’une part, elle peut refléter l’acquisition, avec l’âge, de stratégies plus matures de régulation émotionnelle, de réévaluation cognitive et de gestion sociale. D’autre part, dans le cadre d’une étude transversale, on ne peut exclure les différences de cohorte, les effets de sélection et les particularités du recours à l’aide psychologique dans les différents groupes d’âge. Ce résultat a donc une valeur plus de précision que d’explication, mais il confirme la nécessité de prendre en compte l’âge comme covariable dans les modèles visant une analyse plus rigoureuse des facteurs de vulnérabilité à la dépression.
Un atout important de cette étude réside dans le fait qu’elle s’appuie sur des outils diagnostiques en langue russe, ancrés dans la tradition nationale de la psychologie périnatale et de la psychothérapie des ressources, tout en s’alignant sur les échelles internationalement reconnues ACE-IQ et HADS [10-14]. C’est précisément cette combinaison qui rend ce travail particulièrement significatif : il ne se limite pas à un cadre clinique local, mais ne dissout pas non plus l’école théorique nationale dans un schéma universel impersonnel. Au contraire, les résultats montrent que le concept de potentiel de ressources périnatales peut être transposé dans le langage de la psychopathologie empirique moderne et utilisé pour analyser les voies conditionnelles de formation de la vulnérabilité dépressive.
Les limites de l’étude sont liées avant tout au caractère transversal et rétrospectif de sa conception. L’évaluation rétrospective du TDO et de l’expérience périnatale dépend inévitablement de la mémoire des participantes, de leur état émotionnel actuel et de la reconstruction subjective des événements précoces. De plus, l’étude a été menée uniquement sur un échantillon de femmes, ce qui limite la possibilité d’une transposition directe des résultats à des échantillons mixtes ou masculins.
Une autre limite réside dans le fait que les données présentées démontrent pour l’instant principalement une structure corrélationnelle des liens ; par conséquent, la question de l’effet modérateur proprement dit nécessite une vérification plus approfondie dans des modèles de régression d’interaction. Néanmoins, la configuration même des résultats fournit déjà une base empirique suffisante à cet effet.
Sur le plan pratique, les données obtenues ont plusieurs implications. Premièrement, lors de l’évaluation de la vulnérabilité dépressive chez les femmes adultes, il ne suffit pas de se limiter à l’enregistrement des faits relatifs aux traumatismes subis pendant l’enfance. L’évaluation du contexte périnatal, en tant que niveau précoce d’organisation des systèmes d’adaptation, s’avère également cliniquement significative. Deuxièmement, le travail psychothérapeutique peut être plus précis s’il tient compte non seulement des événements traumatisants, mais aussi du degré de préservation du profil des ressources de la personnalité, notamment de l’activité exploratoire, de la capacité à établir des liens et du sentiment d’influence subjective. Troisièmement, l’idée même des facteurs périnataux en tant que modérateurs souligne l’importance du travail de prévention pendant la période périnatale, y compris le suivi de la grossesse, la réduction du détresse maternelle et le renforcement précoce des conditions d’un attachement sécurisant, ce qui concorde avec les données actuelles sur la prévention de la psychopathologie par des interventions précoces sur le développement [4, 7].
Dans l’ensemble, les résultats de l’étude permettent de considérer la vulnérabilité dépressive comme le produit d’une interaction à plusieurs niveaux entre un traumatisme précoce, un cadre régulateur déterminé par la période périnatale et le degré de préservation des ressources personnelles. Un tel modèle reflète plus fidèlement la réalité clinique qu’un schéma linéaire du type « le traumatisme provoque la dépression » et jette les bases d’une étape analytique ultérieure : la vérification d’un modèle statistique dans lequel les facteurs périnataux agiront comme modérateurs du lien entre le TDO et les symptômes dépressifs.
Bibliographie
- Tan M., Mao P. Type et effet dose-réponse des expériences négatives vécues pendant l’enfance dans la prédiction de la dépression : revue systématique et méta-analyse // Child Abuse & Neglect. 2023. Vol. 139. Art. 106091. DOI : 10.1016/j.chiabu.2023.106091.
- Watson C.B., Sharpley C.F., Bitcon M.J. et al. Revue systématique et méta-analyse de l’association entre la maltraitance pendant l’enfance et la dépression à l’âge adulte // Acta Psychiatrica Scandinavica. 2025. Vol. 151. N° 3. DOI: 10.1111/acps.13794.
- Su Y., Meng X., D’Arcy C. Revue de recherche : Origines développementales de la dépression – revue systématique et méta-analyse // Journal of Child Psychology and Psychiatry. 2021. Vol. 62. N° 9. P. 1050-1073. DOI : 10.1111/jcpp.13358.
- Van den Bergh B.R.H., van den Heuvel M.I., Lahti M. et al. Origines développementales prénatales du comportement et de la santé mentale : l’influence du stress maternel pendant la grossesse // Neuroscience & Biobehavioral Reviews. 2020. Vol. 117. P. 26-64. DOI : 10.1016/j.neubiorev.2017.07.003.
- Delagneau G., Twilhaar E.S., Testa R., van Veen S., Anderson P. Association entre l’anxiété et/ou le stress prénatal de la mère et le fonctionnement cognitif de l’enfant : une méta-analyse // Child Development. 2023. Vol. 94. N° 3. P. 779-801. DOI : 10.1111/cdev.13885.
- de Souza Rodrigues J., Pastor-Valero M., Trambaiolli L.R., Bozzini A.B., Matijasevich A. Impact des symptômes dépressifs maternels sur les fonctions exécutives de l’enfant : une revue systématique // Brazilian Journal of Psychiatry. 2024. Vol. 46. Art. e20233387. DOI : 10.47626/1516-4446-2023-3387.
- Hipke K.N. Expériences négatives vécues par la mère pendant l’enfance et santé mentale périnatale : au-delà de la dépression post-partum // WMJ. 2024. Vol. 123. N° 6. P. 451-459.
- Uphoff E., Ekers D., Robertson L. et al. Thérapie d’activation comportementale pour la dépression chez l’adulte //Cochrane Database of Systematic Reviews. 2020. N° 7. Art. CD013305. DOI : 10.1002/14651858.CD013305.
- Mann F., Wang J., Pearce E. et al. La solitude et l’apparition de nouveaux problèmes de santé mentale dans la population générale //Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology. 2022. Vol. 57. N° 11. P. 2161-2178.
DOI : 10.1007/s00127-022-02261-7.
10.Kovalenko N.P., Abramchenko V.V. Psychologie périnatale. Petrozavodsk : IntelTek, 2004.
11.Kovalenko N.P. Psychologie périnatale. Saint-Pétersbourg : Petropolis, 2007.
12.Kovalenko N.P. Le système familial comme espace d’éducation // L’Homme et l’éducation. 2010. N° 3(24). P. 28-31.
- Zigmond A.S., Snaith R.P. Échelle d’anxiété et de dépression en milieu hospitalier // Acta Psychiatrica Scandinavica. 1983. Vol. 67. N° 6. P. 361-370. DOI : 10.1111/j.1600-0447.1983.tb09716.x.
- Organisation mondiale de la santé. Questionnaire international sur les expériences négatives vécues pendant l’enfance (ACE-IQ). Genève : OMS, 2020.
- Association médicale mondiale. Déclaration d’Helsinki de l’AMM – Principes éthiques applicables à la recherche médicale impliquant des participants humains. Révision de 2024.
Plus d'articles
LE PROBLÈME DE LA TOXICOMANIE ET LES MÉTHODES DE DIAGNOSTIC ET DE RÉÉQUILIBRAGE DES RESSOURCES PSYCHOPHYSIOLOGIQUES DES PERSONNES DÉPENDANTES AU COURS DE LA RÉHABILITATION.
L’INFLUENCE DES EXPÉRIENCES TRAUMATISANTES VÉCUES PENDANT L’ENFANCE SUR LE DÉVELOPPEMENT D’UN PROFIL DE PERSONNALITÉ DÉPRESSIVE CHEZ LES FEMMES ADULTES
« Psychologie intégrative et méthodes d’enseignement innovantes dans l’éducation scolaire »