avril 20, 2024

LES SCIENTIFIQUES FRANÇAIS

REVUE DE PHILOSOPHIE DE LA PAIX

La fonction pacificatrice de la culture musicale

 

Dr Eduard BARSEGHYAN, PhD, Archéomusicologue (France)

Depuis de nombreuses années, l’humanité tente de résoudre le problème de la séparation des Sciences fondamentales et appliquées, mais aussi des Humanités. En fait, elles sont directement ou indirectement liées les unes aux autres, découlent les unes des autres. Il n’est plus possible de résoudre les problèmes fondamentaux d’importance mondiale  en s’appuyant uniquement sur les Sciences fondamentales traditionnelles.  Mais il est également impossible de ne pas prendre en compte le caractère humanitaire des problèmes technologiques. Il est difficile pour un médecin d’être un bon praticien s’il ne se fie qu’aux données de la recherche technologique, mais ne regarde pas, pour ainsi dire, « dans l’âme du patient »

Le rétablissement de la paix repose précisément sur la compréhension mutuelle. Il est de coutume de dire que la musique est un langage qui est compréhensible pour beaucoup de personnes. Mais quelle est l’essence du langage musical et pourquoi devrait-il être compris par tous? Afin de répondre à cette question, nous devons apparemment revenir aux origines du langage musical et de la parole humaine en général.

Il est évident que le langage s’est développé sous l’influence des onomatopées et des rythmes locaux ; mais  que signifie onomatopée locale ? Considérons par exemple le mot arménien « dzhur« , qui signifie « eau ». Il est évident qu’il est étymologiquement lié au mot russe « jurchat » (murmure). Naturellement, dans un pays aussi montagneux que l’Arménie, des rivières coulent des montagnes et « murmurent ». Les habitants d’un village arménien ont remarqué un fait étrange, lorsqu’un ours a délibérément touché à une branche sèche et a écouté le son produit.  C’est dire que cette branche sèche était déjà un instrument de musique pour lui, et le son d’une branche sèche pourrait servir d’exemple d’onomatopée.

On peut supposer que le langage musical, dans ses onomatopées, son rythme et son intonation, est apparu avant même la parole. Quant à la parole humaine, on sait aujourd’hui que la civilisation la plus ancienne qui a laissé des traces écrites lisibles, c’est la sumérienne. Dès l’origine, les Sumériens appelaient leur pays Aratta, où leurs divinités vivaient sous le nom « Ananuki » (Artak Movsisyan -« Le pays d’Aratta dans les sources sumériennes », 9 mai 2018 ). Cela n’est pas surprenant, étant donné qu’au cours de la dernière décennie, un complexe de temples du 10ème millénaire avant J.C.  appelé « Portasar« , a été découvert dans le sud-ouest des hauts plateaux arméniens. Portasar signifie « montagne ombilicale » (les Turcs l’appellent « gebekli-tepe »).

Les Sumériens étaient au courant du déluge mondial et de l’arche de Noé, qui avait échoué dans le pays d’Aratta . Même pour un linguiste novice sans parti pris, il est clair que Aratta n’est rien d’autre que le pays d’Ararat ou d’Urartu. Cependant, au VIe siècle avant J.C., le roi perse Darius a mentionné  sur le rocher Behistun (non loin de la ville de Hamadan), non pas Urartu, mais Armina (c’est-à-dire Arménie). Parmi les divinités sumériennes, « Enke-EA » était considéré comme le Dieu créateur. Ce nom pouvait également être lu comme « Enke HA-YAH« , d’où le nom propre des Arméniens « HAY » et de leur ancêtre – « HAYK » (Yuri Sarkissian – Le nom du créateur – Secrets des montagnes Ararat, 7-54 capture d’écran).   Mais dans le mot « HA-YAH« , on retrouve la deuxième particule ou racine « YAH » aussi dans les mots « YAH-VE » et « ALLAH » (AL-IL-YAH) , ce dernier mot arabe signifiant littéralement « Dieu existant ».

Dans la tradition biblique du monothéisme, Dieu avait créé le paradis, d’où sortaient quatre fleuves, deux d’entre eux étant le Tigre et l’Euphrate. Ces derniers coulent dans le pays que les Sumériens appelaient Aratta (UrartuArarat). Pourquoi parle-t-on en détail de ce pays ? Parce que des linguistes exceptionnels, Vyatcheslav Vsevolodovitch Ivanov et Tamaz Gamkrelidze, ont prouvé de manière convaincante en1982 que la langue indo-européenne s’est formée précisément sur le territoire du Caucase du Sud jusqu’en Mésopotamie, c’est-à-dire au pays que les Sumériens appelaient Aratta, et le roi persan Darius Armina (c’est-à-dire Arménie). Quant aux savants allemands Otto Wilhelm von Abikh et Klaus Schmidt, ils ont appelé « Hauts plateaux arméniens » ce même territoire. De ce qui précède, il s’ensuit que la langue indo-européenne, que l’on préfère appeler « aryenne », s’est formée sur le territoire d’Aratta-Urartu-Armina -« Armenian Highlands » et s’est propagée à l’est et à l’ouest, jusqu’en Inde et jusqu’au continent américain.

 Dans ce même espace (du Caucase du Sud jusqu’en Mésopotamie), des sources hittites parlent du pays de Khayassa, qui a été décrit en détail par l’éminent historien-linguiste Grigor Kapantsyan dans son ouvrage fondamental « Khayassa – le berceau des Arméniens« . Le pays, dont les habitants vénéraient Hayk, s’appelait Khayassa (dérivant du nom propre des Arméniens : « hay-khay »). Certains linguistes aux objectifs politiques tentent de nier le lien du pays Khayassa avec l’Arménie, en disant que les Arméniens s’appellent « hay » mais non « khay » . Mais ils n’ont pas pris en compte les dialectes locaux, qui souvent au lieu du son « h » utilisaient le son « kh » (khatz-pain, khars-mariée, khayr-père, khay=arménien). L’historien arménien du 5ème siècle Movses Khorenatsi, qui a utilisé les sources plus anciennes de Marabas Katina, a écrit que le petit-fils de Hayk, Aram, a élargi les frontières de l’État de son grand-père et que les voisins ont commencé à appeler le pays du nom d’Aram, c’est-à-dire Arménie.

Dans la chronique anglo-saxonne très intéressante de l’époque du roi Alfred (IXe siècle) il est noté que «les premiers habitants de l’Angleterre étaient les Britanniques, venus d’Arménie». Ainsi, nous pouvons retracer le parcours migratoire des tribus celtiques, du Pays de Galles au Galata en Asie Mineure (Arménie occidentale). Avec la racine « Gal » à côté de la Galice espagnole, on peut aussi noter la Galice dans les Carpates, et une migration le long du fleuve Danube avec ses affluents, et plus à l’ouest jusqu’à l’océan Atlantique, puis au nord jusqu’en Irlande, et au sud jusqu’au Portugal. On peut observer des migrations similaires dans d’autres directions chez les Étrusques, les Corses et d’autres peuples.

Eh bien ! Quel est le rôle de la pensée musicale ici ? Le fait est que, étonnamment, les peuples, changeant de lieu de résidence, changeant de religion, de langue et même de coutumes, ont gardé très longtemps leur pensée musicale et intonative. Cela concernait non seulement le chant, mais aussi la musique instrumentale (triangulaire « Harpe celtique », prototype que l’on retrouve dans les miniatures arméniennes médiévales, la « Bombarde bretonne » – une sorte de zurnaarménienne, la cornemuse – parkapzuk). Un exemple frappant est celui des Corses, dont le chant polyphonique  rappelle beaucoup la polyphonie des peuples du Caucase. Maire de la ville française d’Issy-les-Moulineaux, le Corse André Santini s’en étonne, mais dit : « C’est possible ».  Alors, des gens comme le roi britannique Alfred du 9e siècle, le maire du 21e siècle André Santini, reconnaissent les racines orientales de la culture musicale de leurs peuples.

Malheureusement certains nomades, nouvellement arrivés sur des territoires locaux, s’approprient ou détruisent rapidement des éléments de la culture de la population locale, ensuite ils accusent les habitants de voleurs, de plagiat. Sur cette base, divers falsificateurs de l’histoire sont créés et encouragés, et sans sourciller ils appellent blanc ce qui est noir, et vice versa. Il y a beaucoup d’exemples de ce genre, mais je ne veux pas encombrer le rapport et prendre votre temps pour de telles distorsions politiques de l’histoire ! C’est juste qu’il faut toujours considérer que les distorsions politiques de l’histoire des cultures, y compris les cultures musicales, peuvent contribuer aux conflits entre différents peuples, et même aux guerres !

Un exemple inverse de cela peut être le travail (y compris la musique).

De nombreux travaux d’auteurs arméniens anciens et médiévaux, tels que Mesrop Mashtots (Ve siècle), Stepanos Syunetsi (VIIIe siècle) et surtout l’auteur du Xe siècle, Grigor Narekatsi. Ce grand philosophe-théologien-poète-musicien du 10-ème siècle a laissé une marque profonde non seulement dans l’arménien, mais aussi dans la culture humaine en général. Ses chants spirituels, « tag« , étaient si sublimes qu’on pouvait presque les qualifier de semi-laïques. Son « Livre de lamentations » a été traduit dans de nombreuses langues. On y trouve, outre des prières, des formules de guérison de diverses maladies, si on les lit attentivement, du fond du cœur. Certains y ont vraiment cru et mis ce livre sous leur oreiller, en constatant des signes d’amélioration de leur état de santé. Dans l’un de ses chants « tag« , Grigor Narekatsi, saluant l’Ascension du Christ, écrit : « Avec les sons des trompettes, chantez l’Ascension de notre Seigneur. » Il voulait désigner, bien entendu, les trompettes des anges qui ont salué l’Ascension du Christ. Grigor Narekatsi a été canonisé par l’Église arménienne depuis plusieurs siècles. Même le Vatican l’a reconnu comme docteur de l’Église universelle, et son monument, œuvre du célèbre sculpteur David Yerevantsi, se dresse dans le parc du Vatican. Vous pouvez désormais écouter sur YouTube l’un des « tags » de Narekatsi, précisément à la trompette, tel que légué par le grand saint théologien du Xe siècle.

(https://www.youtube.com/watch?v=G5YzeBumAdQ//www.youtube.com/watch?v=G5YzeBumAdQ)